C’est à la suite d’un conflit avec ses frères que, guidée par la pierre Tunguma, Saraouniya Yar Kasa, reine venue de Daura au nord du Nigeria actuel, s’est installée dans une contrée alors inhabitée, qu’on appelle maintenant l’Arewa ou le pays maouri, en y fondant son village, Lougou. On ne connait pas la date exacte, c’était au 16e ou au 17e siècle.

Le rôle de Tunguma

Tunguma, célèbre dans tout le Niger et au delà, est souvent appelée pierre de justice et on la consulte régulièrement. L’appeler pierre de divination est peut-être plus juste, car il est probable que les tribunaux officiels ont réduit l’intervention traditionnelle de la pierre dans le domaine de la justice à proprement parler.
On ne considère pas Tunguma comme une pierre mais comme un génie et elle appartient à Saraouniya de Lougou. Tunguma est associée au baobab, car elle a été trouvée sous un baobab, et déposée sous un autre. Cet arbre est une demeure de génies et un signe de fécondité, par la multitude de ses fruits, dans toute l’Afrique de l’Ouest. Récemment il n’y avait plus de baobab pour abriter Tunguma. Tous les baobabs, qui étaient nombreux dans la région disparaissent petit à petit du fait de la sécheresse. Dans le rituel récent de Tunguma, un arbuste est le substitut du baobab originel.

La rite de Tunguma

Ce paragraphe décrit le rite que nous avons observée à de multiples reprises à Lougou entre 1983 et 2010.

On trouve la pierre à trois-quatre kilomètres de Lougou, sur le plateau situé à l’Est. Les yan tunguma, ceux qui viennent la consulter, mais aussi les nomades, les chasseurs, les curieux, attendent aux alentours de la pierre, l’arrivée de ceux de Lougou.

Maitunguma, officiant chargé de la cérémonie, seul, verse trois fois de l’eau sur Tunguma, en récitant des paroles rituelles, tandis que l’assistance échange des salutations et prend place.
« Tunguma, doucin Daura na Katsina na Bornu, a zo da dariya, a koma da hushi » ce qui signifie : « Tunguma, pierre du Daura, du Katsina et du Bornu on vient en riant, on repart le coeur serré (parce que le coupable a été découvert) ». L’officiant pose la gourde à côté de la pierre. Il ouvre le filet auprès de la pierre, puis soulève trois fois la pierre avant de la poser, encore trois fois dans le filet puis de l’y laisser. Viennent les deux porteurs, appelés les chevaux de la pierre. Les porteurs sont des garçons de Lougou, des diya maza (enfants d’homme), descendants du village du côté des hommes.

Comme l’officiant, les porteurs sont vêtus de blanc, ils ont enlevé leurs chaussures. La pierre est dans le filet attachée à un baton. Les porteurs soulèvent le tout. Ils équilibrent minutieusement la pierre, qui est toujours prise dans le même sens, face vers l’est. On appelle cette face le nez. Après avoir soulevé et posé par trois fois la pierre, ils la prennent sur leurs épaules.

Pendant ce temps quelqu’un amène un tas de sable devant l’officiant, à une huitaine de mètres de la pierre, l’assistance se tient derrière lui. Celui-ci étale le sable. Maitunguma commence les salutations : « Ina gaisuwa Tunguma, ina gaisuwa : je te salue Tunguma, je te salue » trois fois, cependant que l’officiant s’asperge quatre fois la tête du sable posé devant lui. Les porteurs sont entraînés par la pierre en arrière. La pierre doit répondre aux salutations, c’est à dire les accepter, en revenant trois fois vers l’officiant. Les salutations s’enchaînent en un chapelet ininterrompu, rythmées en contre-point par les pluies de sable jetées, jusqu’à ce que Tunguma s’avance. Alors Maitunguma par trois fois : « J’ai vu et je te remercie. » Puis par trois fois : « Diya maza mu na Lugu, kwana lahiya, tashi lahiya : les enfants d’homme de Lougou ont bien dormi, ils se sont réveillés en bonne santé », et par quatre fois : « Diya matan mu na Lugu, kwana lahiya, tashi lahiya : les enfants de femme de Lougou ont bien dormi, ils se sont réveillés en bonne santé. »

« Où sont les demandeurs ?..... Donnez la kola (quelques noix de ce fruit amer, mais aussi parfois de l’argent), qu’on la pose pour eux. » Le demandeur pose l’argent. Il expose son problème à l’officiant, qui reprend : « To [Eh bien], Tunguma, cette chose (et il précise le problème) c’est une affaire d’Allah ? », trois fois. Si Tunguma répond oui, il faut patienter, c’est à dire qu’il n’y a rien à faire, ce qui est rare. Sinon on vérifie : « Il y a quelque chose ? – Oui. » Puis on demande si c’est la main de l’homme qui a causé le problème, s’il s’agit d’un génie ... etc. On procède par élimination, puis on tente de trouver un remède. Tunguma répond oui en s’avançant trois fois et répond non en ne bronchant pas. A chaque question posée, l’officiant jette une poignée de sable vers Tunguma. Il met sa parole dans le sable puis il l’efface en reprenant du sable.

La formule de clôture sera toujours répétée quatre fois à une entité féminine et trois fois à une entité masculine : « Kasa Saraunya, kwana lahiya, tashi lahiya : terre de Saraouniya, bon sommeil, bon réveil. Kasa Magaji, kwana lahiya, tashi lahiya : terre de Magaji, bon sommeil bon réveil », puis « Terre de Tougana, bon sommeil bon réveil. ». Après différentes salutations de même nature, vient la conclusion : « Ton cheval de devant, bon sommeil bon réveil. Ton cheval de derrière, bon sommeil bon réveil », pour les porteurs.

En 1984, sur deux séances à Tunguma les questions ont porté sur la mort d’une bête sans raison, la perte d’un objet, le choix d’un lieu pour installer sa case, des accouchements prématurés, pour lesquels la pierre suggère le choix d’un guérisseur, l’oubli d’une promesse à un génie, pour lequel un roko (demande, prière) auprès de Saraouniya est prescrit, la maladie d’une femme, due à un défaut de sacrifice à un génie. On demande aussi "un champ est-il grigrisé ?" Et encore : douleur, maladies, manque de nouvelles de la famille, terreur enfantine.

En 2005 deux coépouses sont venues consulter, l’une accuse l’autre de l’empêcher par sorcellerie de porter ses enfants jusqu’au bout. L’accusée demande avec véhémence à Tunguma de la disculper. Tunguma bondit littéralement en avant, bousculant au passage ceux qui sont venus écouter le verdict, pour affirmer l’innocence de l’accusée.

Tunguma est ouverte à toutes les questions. L’allure de la consultation n’a rien de cérémonieux, elle est sans raideur. Chacun peut parler comme il l’entend. L’officiant qui semble toujours accompagné d’un double peut, s’il est fatigué ou s’il n’arrive pas à trouver les questions justes, lui passer la main. Mais dans ce cas aussi, toute l’assistance peut y aller de ses inspirations quant aux causes possibles, aux questions à poser pour dénouer la situation. Certains posent parfois la question eux-mêmes en lançant de leur main la poignée de sable. Ceci est possible notamment pour les gens de Lougou. D’autres essaient de parler tout bas à Tunguma. Mais devant le mutisme de la pierre on leur rappelle, bien haut, qu’il faut parler fort !

Tunguma est introuvable

Début 2017, X, qui habite à quelques kilomètres de Lougou, se vante d’avoir détruit Tunguma avec une barre de fer. Des photos de débris sont diffusées. X est arrêté et accusé de "destruction de biens culturels et religieux". Après six mois de détention préventive , X est mis en liberté provisoire, en octobre 2020 la sentence n’était pas encore prononcée. Il a reconnu les faits et il a mis en avant qu’il a été motivé par un constat partagé par beaucoup de faux jugements et de corruption et poussé par un génie à accomplir cet acte.

Pour les azna de Lougou et Bagaji, la photo des débris ne représente pas Tunguma détruite. Tunguma est un esprit qui habitait la pierre seulement lors des consultations, elle ne peut être détruite parce que la pierre qu’elle utilisait pour se manifester a été cassée. Pour eux, Tunguma n’est plus là parce qu’elle est partie retrouver les autres esprits qui animaient les sept pierres du Daoura. Preuve supplémentaire à leurs yeux du départ de Tunguma, Makera, qui officiait pour les consultations, vient de décéder.

On dit que Tunguma a préféré partir pour ne pas accepter une mauvaise gestion qui se développait car Saraouniya étant très vielle, ainsi que Baoura et Magagi, certains n’hésitaient pas à se servir à leur guise, sans respecter l’esprit du rite.

Pour d’autres, enfin, Tunguma n’était plus nécessaire puisque le Niger est un état de droit avec une justice moderne.

Tunguma n’était pas la seule de son espèce, mais on disait qu’elle était la dernière à rester en activité parmi les sept pierres du Daoura. En tout cas, le rite n’a plus lieu, une page se tourne.

On dit à Lougou et à Bagaji que Tunguma est introuvable.