Parlez-nous de votre film « Sur les traces de Mamani Abdoulaye », qui est un hommage à votre défunt père…
C’est plutôt une quête. Je n’ai pas beaucoup connu mon père, né en 1932 à Zinder. Quand il est décédé en 1993, je n’avais que dix ans. Le fait de ne pas l’avoir bien connu m’a motivée pour faire ce film. Je voulais aller sur les traces de ce père adoré.

Vous avez longtemps attendu son retour …
Nous habitions à Zinder, mon père a quitté la maison pour se rendre dans la capitale à Niamey recevoir le prix littéraire Boubou Hama que le Niger lui avait décerné. Il est mort sur la route en allant chercher son prix. Il nous avait promis à mes sœurs et moi de nous ramener une poupée chacune à son retour. J’ai longtemps attendu son retour et la poupée promise, mais il n’est plus jamais revenu. Plus je grandissais et plus je ressentais cette absence du père.

Mamani Abdoulaye est surtout connu en tant qu’écrivain …

Il est très connu pour avoir écrit un roman intitulé Sarraounia, paru en 1980. C’est l’histoire d’une reine locale qui s’était opposée à l’avancée de la mission Voulet-Chanoine, et dont il a fait une héroïne de la lutte contre la colonisation. Ce roman est inscrit dans le programme scolaire, et étudié à l’université. Il a aussi écrit des poèmes, des pièces de théâtre, d’autres romans.

Quel a donc été son parcours politique ?
A travers les personnes que j’ai rencontrées, j’ai appris qu’il a été un syndicaliste dans les années 50’, et un membre du Parti progressiste nigérien (PPN). En 1956, à vingt-cinq ans, il a été élu député de Zinder du parti Sawaba, né d’une scission avec le PPN, puis représentant du Niger au Grand Conseil de l’Afrique Occidentale Française à Dakar. En 1960, à l’indépendance, le Sawaba a été interdit par le pouvoir en place. Mon père dirigeait le journal du parti qui avait lutté pour l’indépendance réelle du Niger en disant Non au général de Gaulle. Recherché et menacé de mort, il s’est exilé en Algérie, à l’époque la Mecque des révolutionnaires. Il a collaboré à la radio algérienne et a été formateur à l’école de journalisme à Alger. Retourné au Niger à la fin des années 1970, il s’est surtout consacré à l’écriture.

Quel a été votre parcours depuis le décès de votre père en 1993 ?
J’ai continué mes études normalement. Quand il est décédé j’étais à l’école primaire en classe de CM1. je suis née et ai grandi à Zinder, puis me suis installée Niamey.
Après le Bac j’ai eu un diplôme en marketing. En 2008, j’ai vu dans le journal « Sahel » un appel à candidature pour dix filles qui veulent faire du cinéma documentaire. J’’avais envie depuis longtemps de faire des films mais je ne savais pas comment m’y prendre. J’ai été retenue et ai fait plusieurs formations en écriture documentaire. Puis, j’ai eu l’idée de faire un film sur mon père, parce que j’avais déjà écrit une nouvelle sur lui.
Je me suis inscrite à l’Institut de Formation aux Techniques de l’Information et de la Communication (IFTIC) et ai obtenu une licence professionnelle en réalisation audiovisuelle. Mon film d’étude, Hawan Idi, a eu le prix du meilleur film documentaire d’école au Fespaco (Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision d Ouagadougou) en 2013. En 2014, j’étais en résidence en France à Annecy avec Cinédoc-film pendant près d’un an pour développer mon projet de documentaire sur mon père.

Comment avez-vous procédé pour construire la trame narrative de « Sur les traces de Mamani Abdoulaye » ?
Il a été très difficile pour moi de consulter les archives. Ce film m’a pris dix ans entre les recherches, l’écriture, la réalisation, le tournage et le montage. Je l’ai commencé en 2008 et je l’ai fini en 2018. Le travail était harassant, mais ma détermination était grande.

Quelle a été la réception du film ?
Le film a été très bien reçu au Marché International du Cinéma et de l’Audiovisuel Africains en 2019, au Fespaco. Le 8 juin 2019 c’était la sortie officielle du film à Niamey. L’accueil a été très bon la salle était pleine et quelques compagnons de Mamani étaient présents. C’était la première fois que les nigériens ont pu découvrir son parcours, car son combat comme syndicaliste et homme politique ne figurent pas dans l’histoire officielle. Des historiens du Niger m’ont félicité en disant "tu as fait un travail extraordinaire, c’est nous qui aurions du faire ce travail, et c’est toi qui t’en es chargée".

« Sur les traces de Mamani Abdoulaye » a été projeté dans différents festivals, au Burkina Faso, en Suisse, en France, en Algérie, au Ghana, au Rwanda ... Il a été primé de la Mention spéciale du jury au Festival international du cinéma d’Alger. D’autres festivals l’ont sélectionné, mais tout ce qui est projection est suspendu à cause de la pandémie de covid-19.
« Sur les traces de Mamani Abdoulaye » est disponible en replay sur TV5.

Propos recueillis par Nacima Chabani pour Elwatan et par Marie-Françoise Roy pour Tarbiyya Tatali.
Voir ici
Documentaire : Sur les traces d’Abdoulaye Mamani

Interview parue dans Le Magazine de Tarbiyya-Tatali numéro 12 (ici)